Malgré une instabilité politique chronique, le marché de l’art au Moyen-Orient tente de profiter d’un potentiel croissant de riches acheteurs. État des lieux. 
Le marché de l’art a besoin d’un socle économique fort et d’un terrain politique stable pour se développer. Des exigences que ne remplit pas vraiment la poudrière du Moyen-Orient. Les initiatives s’achoppent souvent aux aléas géopolitiques. Tel fut le cas du « Dar al-Athar al-Islamiyyah », collection d’objets islamiques formée par Cheikh Nasser du Koweït, pillée lors de l’invasion de son pays par l’Irak en 1990 et péniblement restituée par la suite.
Les pays les plus libéraux ne sont pas plus épargnés des revers. Après quinze ans de guerre civile, la reconstruction de Beyrouth avait fait de la capitale libanaise le carrefour d’un dialogue possible entre l’Est et l’Ouest. Forte de ce constat, la galeriste de Hambourg Andrée Sfeir-Semler y avait ouvert en avril 2005 une galerie d’une superficie de 1 000 m2. « Le but était d’assister les artistes de la région en produisant leurs œuvres et inversement d’apporter un art de niveau très international au Moyen-Orient », indique-t-elle. Pour sa première année de fonctionnement, les ventes s’étaient effectuées pour 40 % d’entre elles auprès des locaux. Car si l’État libanais est pauvre, les particuliers se révèlent parfois très fortunés. Après avoir acheté des œuvres d’art moderne, le banquier Raymond Audi a ainsi récemment évolué vers l’art contemporain. Depuis un an, l’homme d’affaires Jimmy Traboulsi a aussi commencé à briguer des artistes du cru, ainsi Walid Raad, mais aussi Anish Kapoor ou James Turrell. D’autres parentèles, comme les familles Farès et Jabre, multiplient les achats. Bien que l’espace de Sfeir-Semler ait été épargné par les tirs de roquettes israéliennes l’été dernier, la galerie pâtit aujourd’hui de la crise économique et de la reprise des assassinats politiques, comme celui du ministre Pierre Gemayel. « Les gens se sont recroquevillés sur leurs clans. Tout l’effort de rapprochement des communautés a pratiquement volé en éclats », déplore-t-elle.
« Le seul exutoire, c’est l’art »
De l’autre côté de la frontière, le monde de l’art israélien semble rompu aux conflits. « Jusqu’à cet été, nous avions un accord de paix avec la Jordanie et l’Égypte et un statu quo avec la Syrie, rappelle le collectionneur Gil Brandes . D’une certaine façon, quand on est prisonnier dans son pays, sans pouvoir traverser les frontières, le seul exutoire c’est l’art. » Une philosophie non exempte de réserves. « Dès qu’il y a le moindre nuage, on observe moins d’intérêt sur le plan local, observe Shifra Shalit-Intrator, codirectrice de la galerie Dvir à Tel-Aviv. À ce moment-là, ce sont des collectionneurs étrangers qui prennent le relais. Comme il n’est pas facile, en raison des circonstances, de les faire venir en Israël, nous nous déplaçons dans les foires. Avant que nous fassions les foires, les étrangers représentaient 20 % de notre chiffre. Cela a doublé depuis. » D’après Gil Brandes, le marché de l’art global en Israël s’élève annuellement à environ 20-25 millions de dollars (15-19 millions d’euros) entre les transactions en galerie et les ventes de Christie’s, initiées depuis 1994. Bien que les arts visuels ne jouissent pas d’une vraie tradition en Israël, de solides collections ont vu le jour, ainsi celle de la compagnie d’assurances Phoenix, créée par Joseph Hackmey et cédée en 2002 chez Christie’s. Dès les années 1960, une dizaine de collectionneurs, parmi lesquels Efraim Eilin ou Ami Brown, se sont mis à acheter de l’art israélien. À partir de 1990, d’autres ont suivi, comme l’avocat Gil Brandes ou Doron Sebbag, P.-D. G de la société de ressources humaines O.R.S Ltd. Ces derniers combinent art israélien et international. Les choix de Doron Sebbag l’ont aussi bien dirigé vers Michal Rovner que vers Marlene Dumas ou Jack Pierson. Ses derniers achats, présentés en 2007 au Musée de Tel-Aviv, se sont portés sur Paul Pfeiffer, Paul McCarthy, John Bock et Matthew Monahan. Le boom du high-tech depuis cinq ans a aussi produit une nouvelle catégorie de jeunes collectionneurs israéliens. De là à parler d’essor du marché local, le raccourci serait hasardeux.
Le Journal des Arts – n° 249 – 15 décembre 2006
